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Le chant des baleines à bosse : pourquoi seuls les mâles chantent

Le chant des baleines à bosse : pourquoi seuls les mâles chantent

Depuis la plage de Boucan Canot, un jour de juillet, tu vois un souffle, un dos sombre, parfois une queue qui claque avant de disparaître. Ce que tu ne vois pas, ce que tu n'entends pas non plus, c'est le plus grand chant du règne animal, tenu à quelques mètres sous l'eau par un mâle qui répète la même phrase depuis des heures.

Le biologiste marin Philip Clapham l'a résumé en 1996 : le chant de la baleine à bosse est « probablement le plus complexe du règne animal ». Et pourtant, sur la côte ouest, tu peux passer une saison entière à guetter les baleines sans jamais soupçonner qu'elles composent.

Seuls les mâles chantent

C'est le premier fait qui surprend. Chez la baleine à bosse, la femelle ne chante pas. Seuls les mâles s'exercent à ce long chant, et presque uniquement pendant la saison des amours, celle qui amène chaque hiver austral les baleines depuis les eaux froides du grand Sud vers les eaux tièdes de l'océan Indien.

Pourquoi ? L'hypothèse la plus solide, avancée dès les premières études, est celle de la sélection sexuelle : le chant dirait quelque chose de la vigueur du mâle, une manière de se signaler aux femelles et aux autres mâles. L'idée tient depuis un demi-siècle, mais elle reste une hypothèse. Les chercheurs le reconnaissent : on n'a pas encore de preuve nette reliant le chant à la reproduction. La baleine garde une part de son mystère.

Une architecture en poupées russes

Ce qui est parfaitement documenté, en revanche, c'est la façon dont le chant est bâti. Roger Payne et Scott McVay ont été les premiers à en analyser la structure, en 1971, après que l'album Songs of the Humpback Whale eut fait découvrir ces voix au grand public un an plus tôt.

Le chant s'emboîte comme un jeu de poupées russes. À la base, une unité, une note tenue de quelques secondes, qui glisse dans les fréquences. Quatre à six unités forment une sous-phrase d'une dizaine de secondes. Deux sous-phrases font une phrase. Répétée deux à quatre minutes, cette phrase devient un thème. Et une suite de thèmes compose le chant, long d'une vingtaine de minutes, que le mâle peut reprendre pendant des heures, parfois des jours entiers.

Le plus troublant, c'est que ce chant nous est audible. Il tient dans la plage de fréquences que l'oreille humaine perçoit. Un plongeur qui croise la route d'un mâle en pleine saison ne l'entend pas seulement : il le sent vibrer dans sa poitrine.

Un chant qui change de mode, sans jamais revenir en arrière

Il y a plus étonnant encore. Le chant n'est pas figé. Il évolue. Une note qui montait devient, de saison en saison, une note tenue ; une autre gagne en intensité. Les mâles d'une même région partagent tous à peu près le même chant, comme un air du moment, et cet air se transforme lentement au fil des mois et des années.

Une étude menée sur dix-neuf ans a montré que ces transformations ne font jamais marche arrière : une fois qu'un chant a mué, les anciennes versions ne reviennent plus. C'est une mode culturelle qui avance toujours dans le même sens, transmise d'un mâle à l'autre. Les baleines de l'océan Indien austral n'ont pas le même chant que celles du Pacifique. Comme les lieux, les voix ont un accent.

Pourquoi La Réunion entend si bien

Rien de tout cela ne serait possible ailleurs que sous l'eau. Le son se propage environ trois fois plus vite dans l'océan que dans l'air, et les baleines à fanons, dont la vue et l'odorat comptent peu, s'appuient sur lui pour se repérer et se parler. Un mâle qui chante au large de Saint-Gilles peut être entendu à des kilomètres.

La Réunion n'est pas un décor devant lequel passent les baleines. C'est une halte sur l'axe du sud-ouest de l'océan Indien, celui qui relie l'île à Sainte-Marie de Madagascar et à Mayotte, ces eaux chaudes où les baleines à bosse viennent l'hiver mettre bas et se retrouver. Chaque saison, entre juin et octobre, elles reviennent. Combien seront-elles cette année, personne ne le sait à l'avance : les comptages de Globice varient beaucoup d'une année sur l'autre, et la seule certitude, c'est que le chant, lui, sera là.

Ce que l'affiche garde du chant

C'est peut-être ça, la beauté de l'affaire. Le plus grand chant du monde animal reste, pour nous qui restons sur le rivage, un silence. On ne garde du passage des baleines qu'un souffle aperçu, une silhouette qui remonte vers la lumière avant de replonger.

Une affiche comme Baleine en ascension près de La Réunion fixe précisément cet instant, ce moment où l'animal monte vers la surface, muet pour nos yeux, immense sous l'eau. C'est une façon de garder près de soi ce que l'on n'a fait qu'entrevoir. Pour qui a grandi les pieds dans l'eau de l'île et vit aujourd'hui loin d'elle, c'est aussi une manière de se rappeler que, chaque hiver, là-bas, l'océan continue de chanter sans nous.

Tu ne l'entends pas. Mais tu sais qu'il est là.

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