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Le caméléon de La Réunion : l'endormi, ses couleurs et son histoire

Le caméléon de La Réunion : l'endormi, ses couleurs et son histoire

Tu le cherches des yeux dans le manguier depuis cinq minutes, et puis soudain il est là, à hauteur de visage, parfaitement immobile sur sa branche. Le caméléon de La Réunion, tout le monde l'appelle l'« endormi ». Il fait partie de ces rencontres que les enfants de l'île racontent en rentrant de l'école, et que la diaspora garde quelque part entre le goût des letchis et le bruit de la pluie sur la tôle.

Pourtant, derrière ce petit air de ne pas y toucher, l'endormi a une histoire étonnante : un voyage depuis Madagascar, une peau qui fonctionne comme un cristal, et un statut juridique qui fait encore débat. Voici tout ce qu'il faut savoir sur le plus lent des habitants de nos jardins.

Pourquoi le caméléon de La Réunion s'appelle l'« endormi »

Son nom scientifique est Furcifer pardalis, en français le caméléon panthère. Mais à La Réunion, personne ne l'appelle ainsi. On dit l'endormi, à cause de la lenteur de ses gestes. Il avance une patte, s'arrête, se balance d'avant en arrière comme une feuille dans le vent, puis repart. Rien ne presse.

Le vocabulaire de l'île a d'ailleurs une petite malice : le mot « caméléon », chez nous, désigne souvent un autre animal, l'agame, un lézard introduit lui aussi et beaucoup plus vif. Le vrai caméléon, lui, a hérité d'un surnom. Si tu demandes à quelqu'un de l'île de te montrer un caméléon, il y a donc de bonnes chances qu'il te désigne un agame qui file sur un mur. Pour voir le vrai, il faut parler d'endormi.

Cette lenteur n'est pas de la paresse. C'est une manière de chasser. L'endormi vit dans les arbres, le jour, et attend que les insectes passent à sa portée. Ses deux yeux bougent indépendamment l'un de l'autre, ce qui lui permet de regarder dans deux directions à la fois. Quand une proie est repérée, il projette d'un coup sa longue langue collante et la ramène tout aussi vite. Toute l'énergie qu'il ne dépense pas à bouger, il la garde pour cet instant-là.

Un caméléon venu de Madagascar

L'endormi n'est pas né à La Réunion. Son espèce est originaire de Madagascar, où elle est endémique. Elle a été introduite sur l'île il y a plusieurs siècles, et s'y est si bien installée qu'on a du mal à imaginer un jardin créole sans elle. La date exacte de son arrivée reste incertaine : selon les sources, on parle du XVIIe siècle, du milieu du XVIIIe, ou d'une fourchette plus large. Ce qui est sûr, c'est qu'il a traversé le canal du Mozambique dans le sillage des échanges entre les deux îles, et qu'il est resté.

C'est un grand caméléon. Le mâle peut atteindre 55 centimètres queue comprise, la femelle 35 centimètres. Sa vie est courte : environ trois ans pour la femelle, jusqu'à cinq ans pour le mâle. La femelle enfouit ses œufs dans la terre, entre 15 et 50 par ponte.

Aujourd'hui, l'endormi fait partie du paysage au même titre que le margouillat. On le croise surtout dans les bas et les mi-pentes, dans les zones boisées, les jardins, les haies, les champs de cannes et les parcs. Les jardins botaniques sont souvent de bons endroits pour en apercevoir.

Ce que ses couleurs disent vraiment

On répète volontiers que le caméléon change de couleur pour se camoufler. Chez l'endormi, c'est plus subtil, et beaucoup plus beau.

Au repos, le mâle est vert, souvent zébré de bandes plus sombres. Quand il croise un rival ou une femelle, sa robe s'enflamme : le vert vire au jaune ou à l'orange, et les bandes deviennent d'un rouge lumineux. La métamorphose prend environ une minute et elle est entièrement réversible.

En 2015, une équipe de l'Université de Genève a montré d'où venait ce spectacle, dans la revue Nature Communications. La peau de l'endormi contient des cellules appelées iridophores, remplies de minuscules cristaux de guanine, parfaitement alignés. Ces cristaux ne colorent pas la peau comme un pigment : ils réfléchissent une couleur précise de la lumière, selon l'espace qui les sépare. Quand l'animal est calme, les cristaux sont serrés et renvoient du bleu, qui se mêle aux pigments jaunes de la peau pour donner ce vert si vif. Quand il s'excite, le réseau se relâche, les cristaux s'écartent, et la couleur réfléchie glisse vers le jaune puis le rouge.

Les chercheurs ont aussi découvert une seconde couche de ces cellules, plus profonde, qui reflète une bonne partie du rayonnement infrarouge. Une sorte de protection thermique intégrée, utile pour un animal qui vit sous le soleil.

Et surtout, ce changement spectaculaire n'a rien d'un camouflage. C'est un message, adressé à un rival ou à une partenaire. En devenant soudain très visible, le mâle prend même un risque. Les femelles et les jeunes, eux, n'ont pas cette palette : leurs teintes restent plus ternes, ocre ou brunes, et ne varient guère qu'en luminosité. La prochaine fois que tu verras un endormi virer à l'orange, tu sauras qu'il n'essaie pas de se cacher. Il est en train de parler.

Où et comment croiser un endormi

Le paradoxe de l'endormi, c'est qu'il est partout mais qu'on le voit rarement. Il bouge peu, il est vert parmi les feuilles, et il a l'art de se placer derrière une branche quand on s'approche.

Quelques habitudes aident :

  • Regarder à hauteur des yeux et un peu au-dessus, dans les arbustes, les haies et les arbres fruitiers des jardins.
  • Chercher une silhouette, pas une couleur : le profil en casque de la tête, la queue enroulée en spirale.
  • Revenir à la tombée de la nuit : les naturalistes de l'île le savent, l'endormi est plus facile à repérer la nuit, à la lampe frontale, parce qu'il dort immobile sur les branches, souvent plus pâle qu'en journée.

Et si tu en trouves un, le plus beau cadeau que tu puisses lui faire, c'est de le laisser tranquille. Pas de flash en pleine figure, pas de main qui l'attrape pour la photo. Sur une route, ralentis et laisse-le traverser à son rythme : sa lenteur le rend vulnérable aux voitures, comme aux chats, aux insecticides et à la disparition des haies.

Une espèce protégée, et un drôle de paradoxe

À La Réunion, l'endormi est une espèce protégée depuis un arrêté du 17 février 1989. Il est interdit de le capturer, de le transporter, de le détruire ou de toucher à ses œufs.

C'est une situation rare : un animal venu d'ailleurs, et pourtant protégé. Le conseil scientifique régional du patrimoine naturel de La Réunion le résume d'une formule : « seule espèce protégée et introduite ». Et le débat existe bel et bien. En 2020, ce même conseil a validé un protocole pour sauver les caméléons présents sur les chantiers, en les capturant puis en les déplaçant, et a recommandé, dans le même avis, de retirer l'endormi de la liste des espèces protégées, justement parce qu'il n'est pas d'origine locale.

Ce débat de spécialistes n'enlève rien à ce que l'endormi représente pour les Réunionnais. Arrivé il y a longtemps, adopté par les jardins, nommé dans la langue de l'île, il est devenu un voisin familier. Un peu comme ces familles venues d'ailleurs qui ont fait de La Réunion leur adresse.

Garder l'endormi près de soi

Quand on vit loin, c'est souvent ce genre de détail qui manque. Pas seulement les grands paysages, mais les petites présences du quotidien : le tec-tec sur le sentier, le paille-en-queue au-dessus des falaises, l'endormi dans le manguier de la cour.

L'affiche L'Endormi lui rend son éclat de mâle en pleine parade : le corps turquoise traversé de larges bandes orange et rouille, semé de petites taches blanches, la lèvre soulignée de jaune, l'œil orangé qui te regarde, et les pattes en pince bien agrippées à une branche, au milieu des feuilles vertes. Un endormi tel qu'on aime le surprendre, au moment exact où il se met à parler en couleurs. Elle existe aussi avec un cadre, en option.

Dans un bureau, une chambre d'enfant ou un couloir, elle raconte l'île par son côté le plus doux, celui des jardins. Pour composer un petit mur de faune réunionnaise, elle dialogue naturellement avec Paille en Queue, l'oiseau blanc des falaises, et avec Manapany, le bassin du Sud sauvage où vit un autre petit reptile vert de l'île.

Si les habitants discrets de l'île te touchent, on t'a raconté aussi l'histoire du tec-tec, le petit compagnon des sentiers, celle de l'oiseau la vierge des forêts, celle du paille-en-queue, et celle de Manapany et du lézard qui n'habite que là. Toutes les affiches de l'île t'attendent dans la collection La Réunion.

Questions fréquentes sur le caméléon de La Réunion

Qu'est-ce qu'un endormi à La Réunion ?

C'est le nom créole du caméléon panthère, Furcifer pardalis, un grand caméléon originaire de Madagascar introduit sur l'île il y a plusieurs siècles. On l'appelle ainsi à cause de la lenteur de ses mouvements, et beaucoup de visiteurs parlent tout simplement du « caméléon endormi ».

L'endormi est-il une espèce protégée ?

Oui. Il est protégé à La Réunion depuis un arrêté du 17 février 1989 : sa capture, son transport, sa destruction et celle de ses œufs sont interdits. Un avis scientifique de 2020 a toutefois recommandé son déclassement, du fait de son origine introduite.

Pourquoi le caméléon change-t-il de couleur ?

Chez le mâle, le changement de couleur est surtout un signal adressé à un rival ou à une femelle, pas un camouflage. Il est produit par des nanocristaux de guanine contenus dans la peau, dont l'écartement modifie la couleur de la lumière réfléchie.

Quelle différence entre l'endormi et le « caméléon » réunionnais ?

À La Réunion, le mot « caméléon » désigne souvent l'agame, un lézard rapide qui court sur les murs et les troncs. Le véritable caméléon, lent et perché dans les arbres, c'est l'endormi.

Au fond, l'endormi nous apprend quelque chose que l'île connaît bien : prendre son temps n'empêche pas d'être éclatant. Il suffit de savoir où regarder.

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