Un matin de janvier 1883, un homme descend un sentier abrupt avec, sur le dos, son chevalet et ses pinceaux. Il s'appelle Claude Monet, il a grandi tout près, au Havre, et il revient peindre une paroi de craie qu'il connaît par cœur. Ce n'est pas la première fois. Ce ne sera pas la dernière. Ce qu'il cherche à Étretat, ce n'est pas la falaise, c'est sa lumière, celle qui ne se pose jamais deux fois de la même façon.
Trois « portes » et une aiguille de craie
Étretat, sur la côte d'Albâtre, au nord du Havre, c'est d'abord un mur de craie blanche haut de plus de quatre-vingt-dix mètres, découpé par trois arches que les Cauchois appellent des « portes », le nom local d'un cap percé d'un tunnel naturel. La Porte d'Amont d'un côté, la Porte d'Aval de l'autre, et plus loin la Manneporte, la « grande porte », si vaste que, selon Maupassant, un navire pourrait la traverser toutes voiles dehors.
Devant la Porte d'Aval, plantée dans la mer, l'Aiguille dresse ses cinquante-cinq mètres. Ce n'est pas une fantaisie de la nature, c'est un morceau de falaise que la rivière souterraine et la mer ont fini de détacher du reste. Un vestige. La côte d'avant.
Un paysage que la marée remet à l'heure
C'est ça, le secret d'Étretat : rien n'y est fixe. La craie recule, la mer creuse, les arches s'affinent siècle après siècle. Sur les cent trente kilomètres de la côte d'Albâtre, une soixantaine de vallées suspendues, les valleuses, descendent vers l'eau comme autant d'entailles. Le paysage est un sablier posé à l'échelle du temps long.
Et à l'échelle d'une journée, c'est la marée qui tient l'horloge : elle ouvre le pied des falaises, puis le referme, et il faut parfois attendre des heures qu'elle redescende pour repasser. On ne visite pas Étretat quand on veut. On y va quand la mer le décide, la même horloge qu'à Saint-Malo, cette ville que la mer reprend deux fois par jour.
Monet, ou pourquoi une falaise ne suffit jamais
Voilà pourquoi les peintres s'y sont succédé. Avant Monet, il y a eu Courbet, Boudin, plus tard Marquet ; et les mots de Maupassant, de Flaubert, puis la légende d'Arsène Lupin que Maurice Leblanc a logée dans l'Aiguille creuse. Mais c'est Monet qui a compris le plus loin. En revenant sans cesse à la même arche, à des heures et des saisons différentes, il a dit une chose simple et vertigineuse : un lieu n'existe pas au singulier. Cézanne fera de même avec sa Sainte-Victoire, en Provence, obsédé par une seule silhouette qu'il reprendra des dizaines de fois.
Il n'y a pas « la » falaise d'Étretat. Il y en a une au petit matin, une autre sous l'orage, une autre quand le soleil bas de l'hiver allume la craie. Pour peindre au plus près, il n'hésitait pas à charger tout son matériel dans la valleuse de Jambourg et à s'installer au pied, là où la mer pouvait le rattraper.
C'est peut-être pour ça qu'une image d'Étretat serre le cœur quand on l'a vue une fois. On croit se souvenir d'un décor, on se souvient en réalité d'un instant : la couleur exacte du ciel ce jour-là, le vent, la lumière qui glissait sur l'arche. Ce n'est pas la falaise qu'on garde, c'est sa lumière à soi, celle qu'on avait sous les yeux.
Ce qu'on ramène d'Étretat
C'est cette lumière-là qu'une affiche peut ramener chez toi, pas la carte postale de tout le monde, mais un instant de la craie et de la mer, posé sur un mur, qui te rappelle le jour où tu étais là. L'affiche Falaises d'Étretat tient de ce côté-là : le lieu comme on l'a ressenti, pas comme on le photographie à la chaîne.
Étretat n'a rien d'un paysage sage. C'est un village de pêcheurs devenu, au dix-neuvième siècle, station à la mode, puis site connu dans le monde entier, sans jamais cesser d'être ce qu'il est vraiment : une falaise vivante, qui bouge, qui s'use, qui change d'heure en heure. La première ascension de l'Aiguille ne date que de 1936, par l'alpiniste Pierre Allain. Autant dire hier, à l'échelle de la craie.
La prochaine fois que tu regarderas une image des trois arches, souviens-toi que Monet en a peint plusieurs versions parce qu'une seule ne suffisait pas. Et demande-toi laquelle est la tienne, celle de ton matin, de ta marée, de ta lumière. C'est celle-là qui mérite un mur.