Il y a des souvenirs qu'on n'a pas vécus et qu'on porte quand même. Le Ti Train de La Réunion fait partie de ceux-là. Peu de Réunionnais l'ont pris pour aller travailler, mais presque tous ont entendu un grand-père raconter la fumée dans le tunnel, le sifflet avant Saint-Denis, la lenteur qu'on maudissait et qu'on regrette aujourd'hui. Pour celles et ceux qui vivent loin de l'île, il a quelque chose de plus encore : c'est le train d'un pays qu'on a quitté, un voyage qu'on refait en pensée.
Voici l'histoire du chemin de fer de La Réunion, de sa naissance en 1882 à la petite gare de la Grande Chaloupe, où une association garde aujourd'hui sa mémoire vivante, et ce qu'il faut savoir si tu veux le voir rouler cet automne.
Le Ti Train de La Réunion en quelques repères
Le chemin de fer de La Réunion naît d'un projet très ambitieux. En 1872, l'ingénieur Alexandre Lavalley et l'homme d'affaires Eugène Pallu de La Barrière proposent de doter l'île d'un port artificiel et d'une voie ferrée. Une loi de 1877 lance l'ensemble : un port à la Pointe des Galets et une ligne qui le relie à Saint-Pierre et à Saint-Benoît. Les grands travaux commencent en 1878, et la ligne est inaugurée en 1882.
- Le tracé : une ligne unique, presque circulaire, d'environ 126 kilomètres, de Saint-Benoît à Saint-Pierre en passant par Saint-Denis et Saint-Paul.
- La voie : une voie métrique, plus étroite que celle des grandes lignes de métropole.
- Les ouvrages : des dizaines de ponts, des centaines de petits ouvrages sur les ravines, et surtout les tunnels creusés sous la Montagne, entre Saint-Denis et La Possession.
- Les noms : le CPR (Chemin de fer et port de La Réunion), passé aux mains de l'État en 1888, puis le CFR (Chemin de fer de La Réunion) à partir de 1951, sous régie départementale.
Avant lui, aller de Saint-Benoît à Saint-Pierre tenait de l'expédition : des rivières à franchir, des ravines partout, et ce mur de falaises entre Saint-Denis et La Possession que la route ne savait pas encore contourner. Le train a changé la façon dont l'île se pensait elle-même. Des milliers d'ouvriers venus de La Réunion et de bien plus loin ont creusé, posé, maçonné. C'est aussi leur histoire que raconte la ligne.
Un train lent, aimé et moqué
Le Ti Train n'a jamais été rapide, et les Réunionnais ne se sont pas privés de le lui dire. Dès les années 1890, les journaux le trouvent poussif et ses voitures bringuebalantes. Les initiales du CPR deviennent « Charbon Poussière Retard », ou plus simplement « C'est Pas Rapide ». Il y a de la tendresse dans cette moquerie, celle qu'on réserve aux choses qui font partie de la famille.
Le plus beau moment du voyage restait la traversée de la Montagne. Entre Saint-Denis et La Possession, la ligne enchaîne les tunnels au-dessus de l'océan. Celui qui relie la Grande Chaloupe à La Possession mesure à lui seul un peu plus de quatre kilomètres. On entrait dans le noir, on ressortait dans la lumière des ravines, la mer en contrebas. Même à la fin, quand les voyageurs désertaient les gares, c'est ce passage qui attirait encore du monde vers le rail.
Le train est aussi entré dans la musique. En 1981, Maxime Laope lui consacre un séga, « Souv'nir ti train ». D'autres chansons, un roman et, au début des années 1990, une pièce du Théâtre Vollard jouée au fil des rails, « Lepervenche, chemin de fer », ont fait du Ti Train un personnage à part entière de la mémoire réunionnaise.
La fin de l'histoire : pourquoi le train s'est arrêté
La route a gagné, et l'histoire du rail s'est refermée lentement. Les premiers autocars arrivent dès 1911, et la concurrence ne cesse de grandir. Le matériel vieillit, l'entretien coûte cher, les cyclones abîment les ouvrages. Le CFR tente de se moderniser avec des autorails, mais le public préfère l'autocar, plus pratique sur bien des trajets.
La fermeture se fait par étapes. La branche sud, entre Le Port et Saint-Pierre, ferme au milieu des années 1950. La branche nord, de Saint-Denis à Saint-Benoît, s'arrête en 1963, l'année où s'ouvre la route du littoral, la première route en corniche au pied de la falaise. Un service de secours provisoire continue de circuler entre Saint-Denis et Le Port. Il s'éteint définitivement en 1976, avec la mise en service d'une nouvelle route en corniche. Plus d'un siècle s'est écoulé depuis le tout premier projet de chemin de fer, en 1858.
La Grande Chaloupe, la gare qui garde la mémoire
Entre deux tunnels, au fond d'une ravine qui descend vers la mer, il y a un endroit où le temps s'est arrêté plus doucement qu'ailleurs. La Grande Chaloupe était d'abord une simple halte, dès 1882. En juillet 1936, elle devient une gare de deuxième classe : un petit bâtiment d'un peu plus de treize mètres de long, avec une salle d'attente, un coin bagages, le bureau du chef de gare et la billetterie. Sur ses façades, on lit toujours « GRANDE CHALOUPE ». Trois voies permettaient aux trains de se croiser entre les deux tunnels.
Le site ne raconte pas seulement le rail. Les lazarets de la Grande Chaloupe ont accueilli en quarantaine les engagés venus de nombreux horizons, ceux dont les cultures ont forgé l'identité réunionnaise. La vallée abrite aussi l'une des dernières forêts sèches de basse altitude de l'île. Depuis 1998, cet ensemble est protégé au titre des monuments historiques.
C'est ici qu'une poignée de passionnés s'installe à la fin des années 1980 pour sauver ce qui restait du chemin de fer : autorails, voitures de voyageurs, une draisine, et une locomotive à vapeur construite par Schneider au Creusot en 1878. Le Ti Train a connu des années de fête, puis des années de sommeil, quand les ponts devaient être restaurés et que les salanganes, de petits oiseaux protégés, nichaient dans le tunnel où le matériel était garé. Aujourd'hui, l'association Ti Train Réunion le fait de nouveau rouler pour le public, sur le site historique.
Revoir le Ti Train cet automne
Pour découvrir cette histoire en vrai, l'association propose habituellement des balades et des visites le premier dimanche du mois à la gare de la Grande Chaloupe, entre Saint-Denis et La Possession. Cet automne, le train est en restauration : dans son communiqué du 3 octobre 2026, l'association indique qu'il n'y a pas de visite le dimanche 4 octobre ni le 1er novembre.
- Prochain rendez-vous annoncé : des visites guidées le mercredi 11 novembre 2026, l'après-midi, à la gare de la Grande Chaloupe.
- Réservation : sur la page HelloAsso de l'association, à partir du 30 octobre.
- Avant de partir : vérifie les dernières annonces sur le site et les réseaux de Ti Train Réunion, les dates pouvant bouger selon l'avancée des travaux.
Si tu es de passage sur l'île à ce moment-là, c'est une sortie à faire avec les enfants, ou avec un parent qui se souvient. Et si tu es loin, il reste la balade à pied autour de la gare, la prochaine fois que tu rentres.
Questions fréquentes
Quel était le nom de l'ancien train de La Réunion ?
Officiellement, le CPR (Chemin de fer et port de La Réunion), puis le CFR (Chemin de fer de La Réunion) à partir de 1951. Mais pour tout le monde, c'était le Ti Train, ou le « ti train lontan », le petit train d'autrefois.
Pourquoi n'y a-t-il plus de train à La Réunion ?
Parce que la route l'a remplacé. Coûteux à entretenir, fragilisé par les cyclones et concurrencé par les autocars, le chemin de fer a fermé par étapes entre le milieu des années 1950 et 1963, avant l'arrêt de son dernier service de secours en 1976.
Y aura-t-il de nouveau un train à La Réunion ?
C'est un projet à l'étude. Une feuille de route des mobilités, signée en août 2025 par la Région et les intercommunalités, place au centre un train baptisé « Réunion Express », d'environ 140 kilomètres entre Saint-Benoît et Saint-Joseph. Rien n'est encore construit : pour l'instant, le seul train qui roule sur l'île est celui de la Grande Chaloupe.
Garder le Ti Train près de soi
Notre affiche Ti-Train Lontan saisit ce moment suspendu où le train attend en gare. Un autorail rouge, phares allumés, s'est arrêté devant une petite gare de pierre et de brique aux portes cintrées, sous un toit de tôle. Les grands arbres se penchent au-dessus des voies, l'herbe pousse entre les rails et quelques feuilles mortes jonchent le quai. On croirait entendre le moteur tourner au ralenti avant le départ.
Pour qui vit loin de l'île, c'est une image qui parle de famille autant que de paysage : le voyage qu'on racontait à table, la Réunion d'avant. Elle s'accorde avec d'autres affiches de mémoire, comme la Maison Carrère ou la Case Lontan. Pour les assembler sur un même mur, notre guide pour composer un mur de La Réunion te donne quelques repères simples.
Et si tu veux prolonger la promenade dans le patrimoine créole, file à Saint-Denis avec la Maison Carrère, rue de Paris, ou découvre les cases créoles, leurs varangues et leurs lambrequins.
Le Ti Train ne fait plus le tour de l'île, mais il n'a jamais vraiment quitté ceux qui l'aiment. Une gare, un autorail rouge, un peu d'ombre sur les rails : de quoi ramener chez toi un morceau de La Réunion qui se transmet.