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Oiseau la vierge : le vrai zoizo des forêts de La Réunion

Oiseau la vierge : le vrai zoizo des forêts de La Réunion

Tu connais son nom depuis toujours. « Zoizo la vierge », on le dit chez nous comme on dit bonjour. Pourtant, demande autour de toi à quoi il ressemble, et tu verras les hésitations. Beaucoup te décriront le tec-tec, ce petit familier des sentiers qui vient picorer à côté de tes chaussures. Ce n'est pas lui. Le vrai oiseau la vierge de La Réunion, tu l'as sans doute entendu chanter sans jamais l'avoir vraiment regardé.

Il porte un nom savant qui sonne comme un poème : Terpsiphone de Bourbon, ou Terpsiphone bourbonnensis pour les scientifiques. Les ornithologues l'appellent aussi tchitrec des Mascareignes, ou gobe-mouche de paradis de la Réunion. Une sous-espèce endémique qui n'existe nulle part ailleurs qu'ici, née d'un ancêtre venu de Madagascar il y a très longtemps. Et si je t'en parle aujourd'hui, c'est que la fin septembre ouvre justement sa saison de nidification, qui court jusqu'en décembre. En ce moment même, quelque part dans une forêt de brume des Hauts de La Réunion, un couple tisse un petit nid en forme de cône au creux d'une fourche de branche, où la femelle pondra deux ou trois œufs.

Le petit prince des forêts de brume

Si tu ne l'as jamais vraiment vu, c'est qu'il ne s'offre pas facilement. Le tec-tec aime les grands espaces ouverts des sentiers. Lui, c'est l'inverse : un oiseau du fouillis, des sous-bois denses, des forêts primaires bien conservées. On le rencontre dans les ravines boisées de l'Est et du Sud de La Réunion, dans les reliques de forêt de basse altitude, et dans les grandes forêts humides des Hauts, du côté de la Basse Vallée à Saint-Joseph, de Bélouve ou des remparts verts de Salazie. C'est l'un des joyaux les plus secrets de la faune de l'île.

Le mâle vaut le détour. Une quinzaine de centimètres à peine, un dos roux flamboyant, une calotte d'un noir bleuté, et surtout ce cercle d'un bleu vif autour de l'œil, comme un trait de crayon posé là par une main délicate. Sur sa tête, de petites plumes qu'il peut dresser en huppe quand il s'anime. Il porte une longue queue élancée, même si les mâles d'ici ont perdu les immenses filets de leur cousin malgache. La femelle et les jeunes, plus sobres, gardent la tête grise et le ventre discret, ce qui fait qu'on prend parfois la femelle pour un autre oiseau.

C'est un gobe-mouche, un vrai. Perché sur une branche basse, il guette, immobile, puis fond d'un coup sur un insecte qu'il saisit en plein vol avant de revenir à son poste. On le repère souvent à son chant mélodieux et fluide, l'un des plus jolis de nos forêts. Parfois, il chipe une araignée au passage. Il vit presque toujours en couple, défend farouchement son petit bout de forêt contre les intrus, et pourtant, avec toi, il n'a pas peur. Reste immobile un instant sur un sentier ombragé et il viendra t'observer à quelques mètres, la tête penchée, curieux de savoir qui tu es.

D'où vient le nom d'oiseau la vierge

Deux histoires se disputent son surnom, et j'aime les deux. La première est simple : ce bleu tendre autour de l'œil et du bec, la couleur du manteau de la Vierge. La seconde est un petit conte créole. On raconte que Ti Jean s'était perdu en forêt, parti « colé lé zoizo », coller les oiseaux à la glu. C'est ce même petit oiseau, envoyé par la Vierge, qui l'aurait guidé jusque chez lui, à une seule condition : ne plus jamais coller un oiseau de sa vie.

C'est de là aussi que lui vient son autre nom, « zoizo malheur ». Les braconniers le disaient : collez un oiseau la vierge, et vous ne prendrez plus rien de la journée. Une croyance qui, à sa façon, protégeait l'espèce bien avant les lois. Son dernier nom, « chakouat », il se l'est donné lui-même : c'est l'imitation de son cri d'alarme, ce chuintement long qu'il lance quand quelque chose l'inquiète.

Un joyau plus fragile qu'il n'y paraît

Sur le papier, tout va bien : l'Union internationale pour la conservation de la nature le classe en préoccupation mineure. Mais la réalité de terrain est plus nuancée. Les comptages annuels de la SEOR montrent depuis quelques années une population de chakouat qui recule doucement à La Réunion. Rien d'alarmant encore, mais assez pour rester attentif. Comme beaucoup d'espèces endémiques de l'île, l'oiseau est protégé par un arrêté ministériel depuis le 17 février 1989 : le chasser, le capturer ou le vendre est un délit.

Sa fragilité tient à ce qui fait sa beauté. Il dépend entièrement de la vraie forêt indigène, celle qui recule quand on la remplace. Préserver le zoizo la vierge, c'est préserver ces sous-bois de brume qui sont parmi les plus beaux paysages de l'île, ceux où l'eau ruisselle, comme au pied de la Voile de la Mariée, ou sur les remparts du cirque de Salazie.

Regarder vraiment son île

Il y a quelque chose de troublant à découvrir qu'on nommait de travers un oiseau qu'on croyait connaître par cœur. C'est un peu ça, aimer son île pour de vrai : accepter d'aller au-delà du nom, regarder ce qui est réellement là. Le chakouat n'est pas le tec-tec, comme le paille-en-queue n'est pas une simple silhouette blanche dans le ciel. Chacun a sa forêt, son histoire, son vrai visage.

C'est cette Réunion-là que j'ai envie de garder près de moi : la vraie, pas l'approximative. Celle de ses forêts de brume et de ses lieux qui comptent, à ramener chez soi pour ne plus jamais la regarder de loin.

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