Il arrivait à Grand Place le sac sur l'épaule, après des heures de sentier, et tout un cirque attendait ses pas. Pas une voiture, pas un moteur, pas une route : rien que ses jambes et le courrier qu'il fallait remettre, îlet après îlet. Pendant quarante ans, Ivrin Pausé a été le facteur de Mafate, le fil qui reliait ce coin de La Réunion au reste du monde.
Tu connais peut-être Mafate pour ses remparts et ses îlets suspendus, ce cirque de La Réunion qu'aucune route ne dessert et qu'on ne rejoint qu'à pied ou en hélicoptère. Ce qu'on oublie, c'est que derrière chaque lettre reçue là-haut, il y avait un homme qui marchait. Quand tout le monde vivait loin de tout, quelqu'un devait porter les nouvelles. À Mafate, cet homme s'appelait Ivrin Pausé.
Quarante ans de sentiers, six fois le tour de la Terre
« J'ai été facteur de Mafate quarante ans, de 1951 à 1991. Le Mafate d'autrefois était beaucoup plus habité que celui d'aujourd'hui. »
Ce sont ses mots. Derrière la phrase toute simple, il y a une vie entière passée à monter et descendre les remparts du cirque, dans la chaleur, sous la pluie, dans la brume qui avale les sentiers.
Les chiffres donnent le vertige : au fil de sa carrière, Ivrin Pausé a parcouru environ 253 000 kilomètres à pied, soit à peu près six fois le tour de la Terre. Non pas pour un exploit, non pas pour une course, mais pour un travail. Chaque matin, le même geste : charger le sac de courrier, prendre le sentier, rejoindre les familles de La Nouvelle, de Roche Plate, de Marla, d'Aurère. En 1964, embauché comme suppléant, il s'était mis à desservir tout le cirque de façon régulière depuis Grand Place, l'îlet où il avait ses attaches.
Ce qu'il portait, ce n'était pas seulement des enveloppes. C'était le lien. La lettre d'un fils parti travailler sur la côte, la pension qui permettait de tenir le mois, la nouvelle d'une naissance ou d'un deuil. Dans un cirque sans réseau, sans route, sans facilité, le facteur était la voix du dehors. On l'attendait comme on attend quelqu'un de la famille.
Un métier qui se transmet, de père en fils
Ivrin Pausé n'avait pas inventé le métier : son père avait été facteur de Mafate avant lui, pendant trente-deux ans. Deux vies, deux générations, les mêmes sentiers. On marchait dans les pas de son père, littéralement. C'est cela aussi, Mafate : un endroit où les gestes se transmettent, où l'on hérite d'un chemin comme on hérite d'un nom.
Il faut imaginer ce que représente une telle continuité. Pendant que le reste de La Réunion se couvrait de routes et de voitures, Mafate est resté ce qu'il a toujours été : un pays qui se mérite à la marche. Le facteur, lui, incarnait cette fidélité. Il ne desservait pas des adresses, il reliait des visages qu'il connaissait un par un.
Quand la Diagonale rappelle celui qui marchait pour les autres
Dans quelques semaines, des milliers de coureurs traverseront La Réunion à pied lors de la Diagonale des Fous, et beaucoup passeront par les hauteurs de Mafate. On célébrera, à juste titre, l'exploit sportif. Mais il y a une autre marche, plus humble, qui mérite qu'on s'en souvienne : celle d'un homme pour qui traverser le cirque n'était pas un défi d'un week-end, mais le quotidien de toute une vie. Marcher, pour Ivrin Pausé, ce n'était pas se dépasser. C'était rendre service.
C'est peut-être ce qui rend son histoire si précieuse aujourd'hui, quand tout se commande et se livre en un clic. Lui remettait le courrier de la main à la main, après avoir sué sur des kilomètres de rempart. Le lien avait un corps, un visage, une paire de jambes.
Une statue au cœur du cirque
Où se trouve la statue du facteur de Mafate ? À Grand Place, au cœur même du cirque, là où Ivrin Pausé commençait ses tournées. Dévoilée le 29 octobre 2016, taillée dans la pierre par le sculpteur réunionnais Marco Ah Kiem, elle a été acheminée par hélicoptère faute de route pour l'y conduire. Un juste retour des choses : l'homme qui a tant marché est désormais immobile au milieu de ceux qu'il servait, à regarder passer les randonneurs. Ivrin Pausé s'est éteint le 29 août 2019, à quatre-vingt-onze ans. Sa statue, elle, continue de raconter le cirque à ceux qui montent.
Mafate reste ce lieu rare où l'on comprend, en marchant, que certains liens ne tiennent qu'à la volonté de quelqu'un. Garder ce cirque près de soi, c'est aussi se souvenir de ceux qui l'ont fait vivre : une affiche de Mafate sur un mur, c'est un peu de cette obstination tendre qu'on ramène chez soi, la même qui a poussé un homme à porter le courrier à pied pendant quarante ans. Le cirque, ses remparts, ses îlets sont là, à portée de regard, dans toute la collection de La Réunion.
Pour comprendre le décor de cette histoire, on peut relire Mafate, le cirque qu'aucune route ne dessert et Le Maïdo, le balcon suspendu au-dessus de Mafate, d'où l'on embrasse d'un seul regard le pays qu'Ivrin Pausé traversait à pied.